Le riz thaï ne passe pas par le centre de Bangkok

Et si on venait à manquer de riz thaïlandais ? L’idée me taraude depuis plusieurs jours. Quand je vois les « chemises rouges » qui ont pris le centre de Bangkok, je me dis qu’avec le foutoir qui est en train de s’installer, le pouvoir qui a l’air de ne plus contrôler grand chose, les dizaines de morts et de blessés, la communauté internationale qui commence à se faire du mouron, cela pourrait bien se produire. Et si vous avez lu « Main basse sur le riz » vous savez que la Thaïlande est le principal exportateur mondial de riz. Dix millions de tonnes fournies aux consommateurs philippins, sénégalais, nigérians et autres. Et sans ces dix millions de tonnes, bonjour la panique, bonjour le tocsin planétaire. Mon ami Jean Ziegler pourra continuer à gueuler sur les quatre continents que le monde est injuste. Parce que sans ces dix millions de tonnes, c’est tout le marché alimentaire mondial qui est déséquilibré. On ne remplace pas le riz par du maïs ou du soja en claquant des doigts !

Mais bien sûr, heureusement, pour l’instant, malgré le désordre du centre de Bangkok, c’est le calme plat. Preuve que les marchés, comme on dit sans trop savoir de qui on parle, ne sont pas inquiets, les cours mondiaux du riz ont fait le grand plongeon ces dernières semaines. C’est que le riz thaïlandais ne passe pas par Silom, le quartier des affaires de Bangkok que les manifestants ont cadenassé. Non, les cargaisons de riz, vont directement des campagnes des usines de conditionnement jusqu’aux cargos qui attendent en mer. Le riz, en ville, on ne fait que le manger. Donc personne n’est inquiet. Et en plus, les récoltes ont été bonnes et en Inde, la mousson s’annonce correcte. C’est en tout cas ce qu’ont prédit les gars de la météo à New Delhi.

Mais quand même, pour exporter dix millions de tonnes de marchandise, pour faire sortir des centaines de cargos, pour encaisser les taxes, il faut de la logistique, des employés de bureaux, des gens qui donnent les ordres et d’autres qui les exécutent. C’est ce qu’a m’a expliqué quelqu’un du sérail, récemment : « pour exporter du riz, il faut des gens au téléphone et derrière les ordinateurs« . En clair, si ces gens-là sont pas au boulot, le riz risque de ne pas sortir. Vous avez compris ou il faut que je poursuive la démonstration ? Allez, on continue….

Donc si le foutoir qui règne au centre de Bangkok se poursuit, si l’armée intervient, si l’armée se divise, si les « chemises jaunes » affrontent les « chemises rouges », si les élites gouvernementales thaïlandaises font le coup de poing ou le coup de feu, si la Thaïlande plonge dans une sorte de guerre civile, les employés des entreprises privées, les fonctionnaires du ministère de l’agriculture, ceux des douanes, du ministère du commerce, tout ce petit monde là restera terré chez soi. C’est qu’ils auront peur de prendre une balle perdue, rouge ou jaune ou verte, peu importe. Et si ce scénario catastrophe se réalisait, les chargements de riz prendraient certainement du retard et là ça commencerait à devenir préoccupant, pour commencer.

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2 réponses à “Le riz thaï ne passe pas par le centre de Bangkok

  1. Monsieur,
    merci de nous faire découvrir ces aspects de géopolitiques alimentaires qui nous aident à avoir une meilleure connaissance de la politique globale. Une question m’a cependant traversé l’esprit pendant les différentes lectures que j’ai pu faire de vos écrits .
    L’eau est le facteur fondamental dans le processus de production de riz. ce constat primordial m’a amené à me poser la question de l’impact que pouvait avoir la montée des eaux dans les zones deltaïques sur la culture du riz et donc plus globalement sur la géopolitique du riz. J’aimerais beaucoup bénéficier de vos lumières pour m’éclairer sur ce thème qui me semble être bien plus fondamental qu’il ne paraît.
    D’avance, je vous remercie et vous souhaite un excellent week end.
    Guillaume Frémont

  2. Patricio Mendez del Villar - Cirad

    A propos de l’eau et les rizières
    80% des surfaces rizicoles dans le monde sont irriguées ou inondées (c.à.d. avec plus ou moins maitrise de l’eau), et donc effectivement, le thème de l’eau et des rizières situées dans les grands deltas de production (Mékong et autres…), ou dans les pays rizicoles côtiers (ex. Bangladesh) pose la question à long terme (à très long terme ?) de la remontée des eaux salées liée aux changements climatiques. Des modèles de simulation existent (je ne les connais pas) plus ou moins optimistes ou catastrophiques sur ce que serait le monde avec des zones basses inondées dans « quelque temps »… (100 ans, plus ?). Face à ces contraintes, je dirais qu’on peut compter sur l’imagination des hommes… Protection avec des grandes digues ? Nouvelles variétés de riz adaptées aux sols salés ? Mise en valeur de terres agricoles dans des régions moins exposées ? A cet égard, la crise alimentaire du printemps 2008, si l’on regarde les bons cotés des choses, a montré que face à l’urgence et aux pressions sociales, et surtout si elles sont durables (« malheureusement » celle de 2008 ne l’a pas été assez…), les responsables politiques, des pays du Sud en particulier, ont montré qu’ils n’étaient pas dépourvus d’imagination pour mobiliser des fonds et mettre en place des mesures conjoncturelles (abaissement des taxes à l’importations, subventions produits alimentaires et intrants) et structurelles (relance de la production locale par des investissement productifs). On peut penser que face une situation de catastrophe écologique de grande ampleur, et à priori durable (pour ne pas dire irréversible), les Etats du monde entier se mobiliseront pour protéger les zones à risque et/ou pour mettre en valeur de terres encore disponibles … Yes we can !

    Quant à la crise en Thaïlande, les prix à l’exportation depuis quelques semaines sont touojurs la orientés à la baisse et tendraient même à se stabiliser.. Les embarquements à l’exportation, pour leur part, ne semblent pas affectés par les événements à Bangkok. Le pire n’est donc pas certain !

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