Les ONG contre l’agriculture haïtienne

Le texte que je publie ci-dessous est signé du sociologue et riziculteur haïtien Serge Picard. Ce texte, qu’il m’a adressé, est  l’aboutissement d’un échange que nous avons eu au sujet de la situation de l’agriculture haïtienne, plus particulièrement des producteurs de riz. Comme vous vous en rendrez compte, ce texte constitue une très virulente mise en cause de la gestion de l’aide internationale et du rôle des ONG après le terrible séisme dont Port au Prince a été victime le 12 janvier dernier.


Oui, on en parle. Dans chaque discours, dans chaque conférence internationale sur le cas du grand moribond  qu’est devenu Haiti, le même refrain est entonné, répété, réjurgité sur un rythme devenu automatique, lassant  et de moins en moins  convaincant, à savoir : le salut  économique d’Haiti doit  être axé sur le principe de la décentralisation et la régénération  de la province  à travers une redynamisation  de la production  agricole nationale .

En fait, il n’en saurait être autrement car plus de 60% de la population  haitienne  dépend  de l’agriculture pratiquée en grande partie par une paysannerie  à majorité analphabète vivant en milieu rural et régulièrement exploitée lors des joutes électorales. Cette grande majorité, qui ne lit pas et qui est par conséquent silencieuse, a toujours été oubliée dans les plans de développement de la République de Port-au-Prince, qui vient d’être anéantie, malheureusement, lors du séisme du 12 janvier 2010.

Des ONG voraces

En dehors des salles de conférence feutrées, la réalité est tout autre pour les pauvres agriculteurs de l’arrière-pays qui entendent résonner à leurs oreilles les sons de cloche de la délivrance  économique salvatrice et qui n’arrivent pas à s’imaginer les méandres de la valse des milliards de dollars d’assistance  destinés au pays le plus pauvre de l’Amérique. Quatre mois après le séisme destructeur, ils ont vu leurs petites économies s’effondrer davantage  face à l’ínondation  de leurs petits marchés locaux par des produits agricoles importés  fournis par les grands mangeurs d’aide que sont les ONG voraces obnubilées  par cette valse de billions  pour s’octroyer une place de choix dans l’arène internationale des sauveteurs  d’Haiti.

Actuellement, elles sont plus de 900 ONGs au pays de Dessalines, tiraillés par l’envie de se faire  voir et de se  gagner une place au soleil de l’humanisme international. La réalité est aussi le fait qu’une bonne partie de l’aide s’est déjà envolée non en fumée  mais précisément  en achats de produits alimentaires importés non toujours désires par les populations locales. Personne ne disputera les mérites des efforts consentis pour nourrir  les victimes de la catastrophe vivant  sous les étoiles ou sous les tentes.  L‘humanisme le plus élémentaire justifierait de telles dépenses.   Cependant, à voir les dépenses exorbitantes  pour des produits alimentaires qui émergent encore de ce pactole d’aide pour faire une concurrence déloyale aux produits alimentaires locaux, la question d’ingérence étrangère dans l’économie rurale haitienne  est plus que justifiable.

Des millions de dollars volatilisés

Près de 15 milliards de dollars sont promis pour la reconstruction d’Haiti. Ouf ! C’est en théorie une somme fabuleuse pour un pays dont  certains habitants ne reçoivent qu’environ deux dollars par jour pour leur dur labeur. La réalité, cependant, est que peu d’Haitiens vont réellement  profiter de ce pactole qui va faire l’affaire des consultants et multinationales des pays donateurs au nom d’Haiti. Déjà, les grandes agences internationales chargées de la dite reconstruction  éprouvent beaucoup de mal à préciser la nature et le volume de leurs dépenses. Leur principe sacré de transparence devient assez opaque dès qu’il s’agit de divulguer la charge de leurs dépenses en Haiti. Ce qui est connu, cependant, c’est qu’en quelques semaines après la catastrophe, des millions ont été volatilisés dans des dépenses pour la plupart douteuses, et notamment, comme toujours, pour l’achat de produits alimentaires qui ne font que décourager les producteurs locaux et accentuer la propension des Haitiens  à se faire nourrir par l’étranger. Ce qui est encore connu, et que je pûs moi-même constater en province, c’est qu’une bonne partie de ces aliments se trouve stockée dans les dépôts de politiciens véreux en attente des prochaines élections. Autre réalité, c’est que bon nombre de ces organisations dites non-gouvernementales comme la Catholic Relief Services n’ont pas encore abandonné  leurs  veilles méthodes de placer en épargne les fonds reçus pour faire grossir leurs capitaux et les salaires de leurs dirigeants.

Le rappel d’une affaire éthiopienne

J’ai cité le cas de CRS car j’ai été moi-même mêlé  au scandale de l’Ethiopie dans les années 80 quand CRS s’amusait à déposer dans les banques  la plupart des 59 millions reçus de la générosité des Américains alors que la famine décimait des centaines de milliers d’Ethiopiens. De plus, à travers toute l’Afrique subsaharienne la CRS faisait payer des sommes démesurées par les bénéficiaires de l’aide alimentaire  PL 480 Titre II procurée par le gouvernement  américain pour être distribuée gratuitement.  Je dûs écrire  à l’Administrateur de l’USAID à Washington, Mr. Peter Mc. Pherson, pour solliciter son intervention et ramener à l’ordre les dirigeants de CRS. C’est ainsi que l’Inspecteur Général des Etats-Unis, Mr. Herbert Beckington, délégua auprès de moi son principal conseiller, Mr. Fred Reed, pour recevoir mes dépositions et prendre les mesures nécessaires pour porter CRS à mettre fin à ces honteuses  pratiques qui n’avaient  point  l’odeur de sainteté et qui n’avaient  rien de catholique. Le même scénario semble se répéter dans le cas d’Haiti.

Le couple Clinton

D’autres signes avant-coureurs nous font déjà douter de la capacité réelle des responsables de la reconstruction d’Haiti de bien gérer cette aide. Bill Clinton est décrié dans plusieurs milieux haitiens qui n’ont pas la mémoire courte pour n’avoir pas pu tenir sa promesse envers Haiti. Lors de sa visite au pays sous le régime du président Aristide il avait officiellement promis de faire freiner la dégradation forestière du pays en finançant la mise en terre de plusieurs millions d’arbustes. Jusqu’à son départ de la Maison Blanche pas un seul n’a été planté. Le pays s’est alors dégradé  davantage. Bill Clinton est aussi connu pour son entêtement à forcer le retour d’Aristide au pays, à bord de l’avion du Secrétaire d’Etat américain,  malgré l’opposition farouche d’une bonne partie de la population. Quelque  temps après, c’est encore un appareil de la US Airforce qui a été dépêché pour emmener  en exil manu militari le colis encombrant  qu’était devenu le président  haitien déchu de ses fonctions sous les ordres de l’Oncle Sam. Pour comble de malheur, c’est aussi sa femme Hillary, Secrétaire d’Etat du gouvernement  américain, qui va se charger de faire aboutir les deux billions de dollars promis par les Etats-Unis. Espérons que le président Obama  garde les yeux ouverts sur l’utilisation réelle de ces fonds.

Les autres responsables de la reconstruction d’Haiti représentent un ensemble hétéroclite d’officiels de plusieurs nations donatrices qui n’ont jamais travaillé ensemble, qui ignorent pour la plupart la vraie nature des problèmes socio-économiques d’Haiti.  Je doute fort que dans ce tintamarre de commission internationale les violons puisent bien s’accorder au bénéfice du pays. Ils vont tout simplement céder aux diktats de Clinton qui prétend être un spécialiste des affaires haitiennes.

Des politiciens haïtiens véreux

Quant au côté haitien, n’en parlons pas. Les prochaines joutes électorales constituent la seule  priorité des politiciens et des partis politiques. En cela ils sont bien  encouragés par la communauté internationale et la Minustah qui y mettent tout leur poids pour produire comme dans le passé des élections truquées et souvent frauduleuses, comme si les élections dans un pays comme Haiti constituaient un gage véritable de notre démocratie branlante.

Entretemps, les conférences internationales sur le dos d’Haiti se multiplient un peu partout, à New York, à Montréal et aujourd’hui en République Dominicaine, loin des tumultes des camps de fortune érigés un peu partout en Haiti et loin des manifestations populaires contre le régime en place dans presque toutes les villes du pays. Dans ces conférences, toujours les mêmes discours plats et démagogiques entremêlés de promesses dont beaucoup ne seront  jamais satisfaites. Non, on n’a pas tout-a-fait oublier les ruraux: des semences de haricots et de mais de très mauvaise qualité ont été distribuées en catimini dans certaines zones du pays par la FAO et des ONGS qui voulaient s’en débarrasser, ce qui a provoqué l’indignation de beaucoup d’agriculteurs. Des rapports de presse  font aussi  écho de semences nocives OGM que la multinationale Monsanto serait entrain de distribuer dans le pays. Pourquoi devrait-on s’étonner outre-mesure ? Qui contrôle quoi pour le moment en Haiti ?

Avec Bill Clinton au volant, pourquoi avoir peur ? Nous autres riziculteurs haitiens  ne pourrons oublier que c’est ce même Bill Clinton qui, comme président des Etats-Unis avait forcé le gouvernement Haitien, sous menace de sanctions financières, à abaisser le taux d’importation sur le riz de 50 à 3% alors que les pays de la Caraibe maintenaient le leur aux environs de 38%, ce qui conduit inéluctablement à la faillite de la production rizicole nationale. En même temps, Clinton conseillait  à ses partenaires de l’Arkansas de pratiquer un vrai dumping sur Haiti. On achetait le riz américain à bien meilleur marché en Haiti qu’à Miami ou à New York. La compagnie Riceland Foods de Stuttgard, de l’état d’Arkansas, était devenue ainsi grâce à la bénédiction du patron Clinton le plus grand exportateur de riz vers Haiti alors que peu d’années auparavant Haiti exportait du riz vers certains pays de la Caraibe.

Riceland et l’Arkansas

Aujourd’hui encore,  80% du riz importé  en Haiti provient de Riceland sous des appelations différentes afin de mieux masquer le jeu macabre des grands décideurs économiques. Jugeons les hommes politiques non sur leurs belles paroles mais sur leurs actions. Dans les pays pauvres on aurait soulevé  la question de conflit d’intérêt… et même de corruption. N’oublions pas que Bill Clinton avait été gouverneur de l’Etat d’Arkansas pendant plus de onze ans avant de devenir président des Etats-Unis. Va t-il dans la conjoncture actuelle changer le fusil d’épaules ? Qui a dit que ce sont les intérêts qui mènent les hommes … et que l’histoire est un perpétuel recommencement des fautes du passé ?

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2 réponses à “Les ONG contre l’agriculture haïtienne

  1. Excellente analyse, ce qui vient d’être dit pour Haiti vaut pour tous les pays en développement envahis par une horde des ONG qui sous des intentions humanitaires très nobles, font du business et rendent dépendants, les pays sinistrés, de l’assistance internationale.
    Il faut que les pays en développement assurent d’abord leur autosuffisance alimentaire.

  2. qui moralisera l’aide a ce pays enchanteur mais qui va de désastres en désastre et non seulement pour des raisons climatiques mais par la vénalité des ong et des dirigeants!je refuse ce système et mon aide, ira aux étudiants qui vivent près de moi et pourrons porter eux même les semences!même en petite quantité! je suis révoltée par ma propre impuissance! mais qui dénoncera ces trafics!

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