Matières premières : Sarkozy s’illusionne

Nicolas Sarkozy est monté sur son destrier, a coiffé son heaume, baissé la visière et le voilà lancé depuis le début de la semaine dans une chevauchée qu’il veut héroïque contre les spéculateurs, les méchants spéculateurs qui affament le pauvre monde et s’en mettent plein les poches. Il avait entamé sa cavalcade lundi dernier devant un parterre de journalistes et de diplomates. Il l’a poursuivie ce jeudi 27 janvier, à Davos, face à de grands chefs d’entreprises.

Sarkozy a une thèse et il s’y tient : l’incroyable envolée du cours des matières premières est essentiellement due à la perversité des marchés financiers qui spéculent à la hausse sur les cours des matières premières, en particulier des matières premières agricoles, celles qui aboutissent dans nos estomacs.

Pour avoir récemment pondu un livre sur le sujet,« main basse sur le riz » et un film (même titre) avec Jean Crépu, pour avoir donc enquêté jusqu’aux tréfonds des marchés, pour avoir travaillé sur la question depuis une bonne dizaine d’années sous de multiples angles, il me souvient qu’effectivement, la dernière crise alimentaire, provoqué par la flambée des cours du riz, devait beaucoup à la spéculation à tous les niveaux. A tous les niveaux, sauf un : celui des marchés financiers. Car, le riz n’est pas coté sur les bourses des matières premières (un peu à Chicago, mais un volume de contrats très faible) et donc les financiers ne peuvent mettre leur grain de sel, leur grain de folie.

Les égoismes nationaux

Factuellement parlant, c’est l’Inde qui avait déclenché le vent de panique en cessant d’exporter son riz parce que le gouvernement indien avait peur d’un effet domino : des cours mondiaux du blé très élevé, des acheteurs qui se reportent sur le riz, qui vont acheter en masse du riz indien, donc le riz indien va monter donc, pour l’éviter, on ferme les frontières. Conséquence : en Inde, le prix du riz était resté stable mais partout ailleurs il avait explosé.

A  l’époque on en était arrivé à craindre une véritable pénurie de riz. La crainte avait pu prendre forme pour une raison simple : la consommation mondiale de riz progresse beaucoup plus vite que la production. Le jour où les deux courbes se rejoindront, cela fera mal. Le même raisonnement peut être tenu à l’heure actuelle pour les autres grandes céréales. Chinois et Indiens en veulent de plus en plus, mais pour de multiples raisons, (cataclysmes météorologiques, manques de terres, préférence donnée à d’autres cultures)  la production ne suit pas.

Et la production ne suit pas parce qu’on a massivement désinvesti l’agriculture mondiale au cours des dernières années, en particulier dans les pays en développement, surtout en Afrique. Si un plan Marshall mondial était conçu pour relancer la production agricole, si des priorités internationales étaient fixées sur le moyen terme, si des ressources considérables étaient accordées à la recherche agronomique, la crainte d’une rupture d’approvisionnement, moteur principal de la spéculation, s’amoindrirait. Et les spéculateurs n’auraient plus qu’à se tourner vers d’autres horizons moins vitaux pour l’humanité.

Ce que Nicolas Sarkozy combat sur son beau destrier n’est que la surface des choses. Le président de la république française s’en tient aux apparences. Il combat un mirage. Cela fait plus de bruit médiatique que la relance de l’agriculture. Mais cela n’évitera pas de nouvelles crises.

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5 réponses à “Matières premières : Sarkozy s’illusionne

  1. On ne peut qu’être d’accord avec ce que vous dites. Mais pourquoi choisit’il ce thème (ce qui fait rire presque tout le monde ici au Brésil) ? Il n’y a pas un conseiller pour lui dire que pratiquement aucun des grands acteurs du jeu alimentaire mondial ne le rejoindra sur cette piste ??

  2. Jean-Pierre Brun

    C’est mal connaitre les marchés des céréales que de comparer le riz aux autres céréales.
    Les marchés à terme sont le lieu où se fixent les prix pour toutes les céréales sauf le riz. La spéculation des organismes financiers est éffective et aggrave fortement une hausse ou une baisse réelle et justifiée de marché.
    Lutter contre cette spéculation sera difficile, voire impossible mais représente un problème bien réel dont il est bon que les politiques et gouvernements se saisissent car ce sont leurs concitoyens qui en payent les conséquences.

    • Je compare le riz aux autres céréales pour mieux établir la différence : le sort des cours du riz ne se joue pas sur les marchés à terme. Je n’ignore pas que la spéculation amplifie les mouvements à la hausse ou à la baisse. Ce que je dis, c’est qu’il faut d’abord jouer sur les fondamentaux, fondamentalement sur l’offre, pour priver la spéculation de son combustible préféré : la peur.

  3. Selon un article de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), le Botswana et le Nigeria ont consacré en 2007 moins de un pour cent de l’aide reçue à l’agriculture. En 2003, le continent africain a adopté le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA) et les pays se sont engagés à consacrer 10 pour cent de leur budget à l’agriculture. Seul huit pays africains ont atteint ou dépassé cet objectif. L’Afrique consacre, en moyenne, entre 5 et 7 pour cent de son PIB agricole à la production de nourriture. C’est à peine plus que le budget consacré à la défense par certains pays nord africain (5 % du PIB en 2008). Il faut donc de l’argent pour le secteur, il faut aussi lui promettre un avenir. L’agriculteur doit avoir confiance dans les prix et être assuré des débouchés si on veut le voir investir. Enfin, il faut de la considération pour ce métier. C’est le seul moyen de voir revenir vers le secteur les jeunes qui préfèrent pour l’instant s’entasser dans les mégalopoles du Sud à vivre d’expédients et à ne rêver que d’émigration vers les supposés eldorado du Nord.

  4. Jean Pierre, merci pour tes analyses toujours justes, percutantes et puisées à la bonne source et qui plus est, sont dites dans un style très simple et clair.
    Effectivement, pour casser la spirale actuelle des cours des matières premières agricoles, c’est sur les fondamentaux de l’offre qu’il faut agir car la spéculation est en grande partie due à l’inadéquation de l’offre par rapport à la demande. pour ce faire, il faut financer la recherche agronomique, financer les équipements agricoles dans les pays en développement, agir sur les rendements agricoles, mieux maîtriser la gestion de l’eau etc….
    Bravo Jean Pierre continuer vos analyses et votre site est ent passe d’être un MUST incontournable.

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