Commerce pas si équitable, interview publiée dans le hors série Le Nouvel Observateur « L’autre économie »

Voici le texte de l’interview que j’ai accordée à Jacqueline de Linarès et publiée dans le hors série du Nouvel Obs, société « l’autre économie (avec rue des Ecoles) et à laquelle répondait Marc Dufumier dans le texte que j’ai précédemment mis en ligne

 

Dans votre livre « le roman noir des matières premières » vous êtes très critique à l’égard du commerce équitable. Pourquoi ? Je ne conteste pas le commerce équitable en soi mais la vision erronée qui en est généralement donnée.

Contrairement à ce que croient beaucoup de ceux qui achètent du café ou tu thé « équitable », ce commerce « bien-pensant » ne supprime en rien la misère, ne change pas le système. Il se contente de donner un peu d’argent en plus à quelques petits producteurs. Acheter équitable, c’est comme faire l’aumône aux restaus du cœur, ou dans la rue à un SDF

 

Pourquoi vous êtes vous lancé dans cette critique ? Après tout, financer les restos du cœur, ce n’est pas si mal.

Parce qu’on fait croire aux consommateurs que ce type de commerce va changer les rapports entre les acheteurs du Nord et les producteurs du Sud. Et c’est faux. Depuis quatorze ans, la « quinzaine du commerce équitable » fait l’objet de beaucoup de battage médiatique. Mais les spécialistes des matières premières me disent : « Ces échanges représentent très peu ! Ce sont des gouttes d’eau dans un océan ! » Je me souviens d’un véritable cirque en 2003 sur le café équitable. Or cette année là, justement, il y a eu une importante chute des prix du café. En Amérique Centrale ce fut un cataclysme social. Les exploitants licenciaient les salariés agricoles qui erraient sur les routes par dizaine de milliers. Et en Europe on continuait de vanter le commerce équitable comme en passe de sauver les agriculteurs des pays du Sud. Quelle disproportion ! Quelle illusion !

 

Le commerce équitable c’est bidon ?

Je n’irai pas jusque là. Récemment encore on me parlait d’une coopérative équitable au Rwanda qui fonctionne très bien. Mais là encore c’est une duperie. Les consommateurs sont persuadés qu’en achetant équitable ils soutiennent les plus misérables. Ce n’est pas le cas. En réalité, le commerce équitable s’adresse généralement aux paysans les plus forts, les plus structurés, souvent déjà organisés en coopératives ou en groupements. Le documentaire de Donatien Lemaître, retransmis cet été sur Arte (2) a même montré des producteurs de bananes dominicains bénéficiant des prix garantis et des primes de l’équitable, alors qu’ils font travailler dans des conditions misérables des clandestins haïtiens pour qui rien ne change. Parallèlement, ce sont souvent les pays du Sud les moins pauvres qui tirent le plus avantage de ce type de commerce. L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, le montre très bien dans son livre (2) : le Mexique et le Pérou totalisent à eux deux 31% des certifications de café équitable, alors que cette matière première ne pèse que 2% de leurs exportations. En revanche, le Honduras ou le Nicaragua , très dépendants du café, ont beaucoup moins de retombées. Ceci est vrai également pour le coton ou la banane. Si on réfléchit bien, le commerce équitable renforce les plus forts.

Vous estimez donc que l’argent n’atterrit pas là où il devrait ?

Oui. D’abord, il rapporte peu aux intéressés. J’avais calculé en 2005 que le commerce équitable du café générait 500 millions de dollars. Le surplus par rapport à du café vendu au prix normal n’était que de 40 millions de dollars. Et concernait 550 000 paysans. Soit un gain par agriculteur de 6 dollars par mois. Ensuite l’essentiel de l’argent du commerce équitable va aux intermédiaires des pays du Nord. Il rapporte gros aux revendeurs. Quand on vous achetez du café équitable il peut être mélangé avec du café qui ne l’est pas. Vous ne connaissez pas la proportion. C’est rentable. La certification génère également beaucoup de profit : selon Ndongo Samba Sylla, (dans un article de Mediapart du 14 mai 2013 : le commerce équitable : beaucoup de bruit au Nord, peu d’impact au Sud NDLR), Transfair USA, (l’un des vingt membres de l’organisme certificateur FLO Fairtrade labelling organizations) a vu ses revenus issus des cessions de licences multipliés par 22 entre 2001 et 2009. On n’a pas observé que les producteurs du sud aient connu une telle croissance !

Il ne faut plus acheter équitable alors ?

Je n’ai pas dit cela. Mais si on le fait, il faut que ce soit en connaissance de cause.

Propos recueillis par Jacqueline de Linares (janvier 2014)

(1)Jean-Pierre Boris est journaliste à RFI , auteur notamment de « Commerce inéquitable : le roman noir des matières premières. » Hachette littérature 2005. Pluriel. 2011. (2) Le business du commerce équitable. Donatien Lemaître. Arte France/Capa presse. En DVD ou en VOD sur boutique.arte.tv (3) Le scandale du commerce équitable. Ndongo Samba Sylla. Le marketing de la pauvreté au service des riches, L’Harmattan Sénégal, 2013.

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